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AU LIVRE DE L’ESPRIT


Est-il si difficile à imaginer,
vraiment, le paradis? mais s’il suffit
de fermer les yeux pour le voir, ici
derrière, derrière les paupières, on dirait

qu’il nous attend, nous et nul autre, fête
aurorale, gloire crépusculaire
sur la cité imblessée, sur la mer
d’avant la diaspora – alors s’apprête,

ne l’entends-tu pas, une lointaine
voix, lointaine et plus proche, comme si
ce n’était pas l’oreille qui vibrait, plutôt

un autre labyrinthe, una membrane
secrète tendue dans le noir à mi-
chemin entre néant et cœur, silence et mot…



Héros dispersés, vous déjà plus ou pas encore
mes conscrits au-delà des barbelés
de la lumière, comme vous me hélez
d’un faible souffle, et qu’avec peine affleurent

sous la rumeur du vent qui les dévore
ou les ammasse ainsi que feuilles du côté
de l’ombre, les voix tant écoutées!
A ces dépouilles bruissantes encore

se réduirait tout le cérémonial
del mots?… Qu’importe. Je n’ai pas besoin
de vous entendre, je vous touche comme touche

un aveugle le dos d’un animal
fidèle, ou quelqu’un de sourd la bouche
du muet qui dans son rêve le prévient.



Plus les gens qu’il y avait là s’exilent
ou se cachent et moins il serait sensé
de la quitter vivant, cette ville
sans vie. Oui, il m’arrive d’y penser,

j’imagine un autre ciel, un encens
moins âcre, mais qui me les rendra,
ces souffles, ces chuchotements, l’immense
rumeur silencieuse de qui n’a

que dans mon souvenir une maison? Si nombreux
que soient les vivants que j’aime, ils ne seront
jamais nombreux comme eux, les expulsés

du temps, les clandestins, les abonnés
hors annuaire à des téléphones qui n’ont
de numéros qu’à cinq chiffres pour eux.



Éteinte l’opulente pourpre, la fênetre
diffuse la précieuse non lumière
du soir d’hiver – notre détresse,
elle se réduit à ces quelques mètres

carrés, la vie se refait tout à coup
simple germe, et n’envoie plus à notre cœur
ses noir éclairs de verroterie, ses lueurs
de paillettes. Elle se tait, se coud

la bouche comme un prisonnier, ou un valet
retenu en otage par la reine
de pique… Guéris-moi, que je seconde

qui la guérit, prié-je: comme si chaque peine
ne mordait plus jusqu’au sang, chaque seconde
ne nous faisait pas les os plus trempés.



Rien ne sera jamais plus vrai que n’est
vrai ce vingt-cinquième jour de décembre
de l’année mille neuf cent quatre-vingt-sept
avec sa circulation calme d’ombres

dans des couloirs, des salles, des chambres qu’encombrent
le vide et le fleuve des souvenirs qui va
rompant sans bruit les digues. Mais pour toi,
comment l’oublierais-je? c’est en novembre

que la douleur se sème, la plus acerbe,
la plus contre-vie – mais qu’elle ne vienne
que maintenant en mort à s’achever

et au-delà en autre naissance, il sied
de faire fête ici, de brûler ici les réserves
d’encens et de fièvre à tour de peines.



Sur la place? le cours? Qui le sait,
sûrement pas moi qui ne sait pas même
quelles au juste peuvent être les veines
et quelles les artères dans cette cité

où je m’entête à vivre, si nous entraîne
son sang ou si au contraire il vient à
s’infiltrer, à se perdre, si s’en va
vers les léproseries ou les obscènes

résidences des satrapes son pus
incolore. Quoi qu’il en soit, ceux-là
n’auront qu’une fin, pas plus – et entretemps

que t’importe où s’arrète l’omnibus
où sont assis côte à côte, plastronnant,
ces moribonds en jaquette et gibus?



«Douane du mort», voilà ce qu’a
inopinément lu sur l’enseigne
d’une échoppe décolorée ma vue lasse –
à ma plus grande honte – qui s’enneige

sous excès de lumière et coule à pic si règne
ou menace la nuit. Mais mon esprit
émet bientôt quelque doute, en appelle
à la norme, et conjecture, et s’ingénie

à mieux combler de terre toute fosse
et à souffler les cierges sur l’autel
pour rétablir, comme si ce pouvait

se concevoir, une version moins fausse…
Cela m’est advenu réellement, tel
jour, rue de la Truie, venant du Petit Quai.



Mort en Erythrée? Bien sûr, pourquoi non?
Ce n’est pas à Auschwitz, Hiroshima
ni à l’Indochine que remonte
le compte des pogroms, le procès-verbal

des massacres qui traverse de bas
en haut ce peu de vie que je crois
avoir vécue, tout ce que j’ai
gaspillé à vouloir faire rimer

ensemble tous les mots de cete terre…
Quelles clameurs dans sa Patmos saint Jean
a-t-il ouïes, sur combien de tueries

s’est-il tu dans son cœur… Et penser que la guerre
a pris fin alors que j’avais treize ans.
Puis la paix a été conclue, à ce qu’on dit.



Comme un qui rêve et qui n’ignore pas
qu’il rêve et dans le rêve se rebelle
contre le rêve pour se délivrer de cette
camisole de force ou de Nessus qui déjà

glisse un peu, s’effile un peu, en appelle
désespérément à la faculté
qu’auraient ses nerfs de le catapulter
là où tremble en grimpant l’étoile

du petit jour, ou peut-être ici
s’arrache dans un spasme aveuglément
à sa mère pour naître – ainsi

sera, je crois, âme, le plus urgent
des jours celui où, un seul à la fois,
toi et ton esprit passerez le chas.



Fréquenter les morts, préférer les morts
aux vivants, quelle indécence! Vielle rengaine.
Je vois qu’à présent nul ne fait effort
pour nous exposer les torts, les périls obscènes

de l’absence, depuis qu’à sombré
l’Histoire… Aussi nous revient-il, que cela
nous importe ou peu, qu’ils portent ou pas,
les rappels tristes de notre obstinée

conscience, d’élever ce peu de voix
contre le silence infinitésimal
pour contester l’interminable, atroce

massacre de la vie… (Le capital,
ce qui lui reste en travers de la gorge:
l’os décharné, qui sait? de la parole.)

La Dogana, Genève 2001


Traduit par Philippe Jaccottet



ANTHOLOGIE



Représentation de la Croix:

ZACHARIE

Tous ces anges, dans si peu de ciel!
L’air est encore convulsé par les ailes
des grands anges de l’annonciation
et déjà plus foncés, plus discrets se hâtent
les mini-anges de l’avertissement:
l’un a pris son vol pour conseiller aux mages
de passer à distance
du palais d’Hérode, un autre vole
vers l’Egypte, il doit trouver Joseph
et lui dire qu’Hérode, l’assassin, est mort,
qu’il peut revenir avec Marie et Jésus
en Israël, à Nazareth, chez lui...
Entre un vol et l’autre, le carnage

Rappresentazione della Croce, Garzanti 2000



Créditeurs

Nous essayons de parler
en deux minutes, pendant que quelqu’un rajuste
les rideaux aux fenêtres et que les amis
sont déjà dans l’escalier. Toujours trop peu
de temps quand on doit faire
ses comptes avec les morts. Si bien que je dis
à ma mère d’être patiente – à elle
qui, près de mourir, encore
veut savoir comment j’ai dîné...

Cadenza d’inganno, Mondadori 1975


Je n’ai pas de grandes prétentions. Il me suffit
d’être l’homme vêtu de bleu, ou de rouge, qui se reflète
entre dos et dos, flou, tendrement
fongible – le bleu
ou le rouge, peu importe
lequel –
dans la roue lobée de la passion.
Johannes fuit hic. Non pas
dans son regard d’albinos,
dans la main de cire qui touche ta main.

Nel grave sogno, Mondadori 1982



Anagramme

1.
La rose de bave qui s’ouvre
dans le feu de débris,
métamorphose en alun
d’une humide, longue agonie
ne devrait pas dépareiller,
je pense, dans ta revue
de petites morts – cette fois
non pas d’homme, mais d’animal.
Et en plus, donc avec rien,
je te donne, si tu veux, l’autre chose
qui n’existe pas, qui n’est
que dans mon esprit,
deux mots (ou bien trois ?)
que je voudrais tant comprendre
(plus de trente ans que j’espère)
avant à mon tour de mourir,
des mots nets dans un confus
chuchotis, forts dans un râle
(plus de trente ans que j’écoute)
toujours plus étouffé: non pròbiso.

2.
Et voici, les lisant, ayant trouvé le courage
de les écrire, noir sur blanc, avec l’astuce et la dignité
de quelque pauvre rime, voici, d’un coup, j’ai l’impression
que tout est très clair: mais oui,
une anagramme, l’anagramme d’un bout de prière,
pro nobis! Et le no qui avance, qui vient d’abord, qui prend
la place de l’ora et de l’hora, pas besoin,
pas nécessaire de l’expliquer ce non
d’une femme ni vieille ni jeune, ni seule
ni heureuse qui meurt...

3.
Trente-deux ans, alors, que chaque soir,
ne sachant pas, croyant prier,
je refais le parcours d’une agonie?
Oui, pour ça, non pour les âmes que j’aime.

4.
Mais après, vois-tu, plus rien
n’est clair, tout, écoute, se confond
dans le bruit du sang, il ne reste
qu’un caillot de syllabes, non nobis,
non possum, j’éprouverai...

A tanto caro sangue, Mondadori 1988



Ombre blessée, âme ici qui viens
en boitant, te glissant hors de ton pâle
abri chercher dans ces rêves le peu
que je grappille pour toi dans les passes

de réveils et cauchemars, les obscènes
cortèges des charades, si peu
que parfois quand tu arrives le feu
est déjà froid, arrachés les volets, pleins

de fades intrus, d’incertains répliquants
l’espace des cuisines, la table
de classe, le lit, donne-moi du temps, ne

disparais pas, le temps de régler tous ces
comptes honteux en suspens avec eux
avant de m’étendre à ton côté.

Ogni terzo pensiero, Mondadori 1993



S’en aller, revenir, deux pensées
douces jusqu’à la mort en trois mots
seulement, LIGNES NORD MILAN, hier
imprimées limpides dans la lumière

du matin, à présent sur les pauvres
échasses du souvenir. Il ne faut
pas grand-chose pour voir que les autres
ne savent rien de ce qui fait mal

dans notre mémoire, que pour eux
Auschwitz est un nom quelconque, un son
sans histoire. Je les sens, plus légers

que l’air, m’effleurer, fendre le bon
de l’air, oh non exilés, frontaliers
de l’air en route entre brume et or.

Quare tristis, Mondadori 1998



Infiniment j’aimerais
jouer du piano, et quelquefois
sans trop de modestie je considère
que si durant la guerre
je n’avais pas à cause des bombardements
interrompu pour toujours les leçons
si fort voulues par ma mère
en compensation ou revanche, aujourd’hui je le sais,
d’un lointain sacrifice de sa part,
à cette heure, qui sait... Mais ensuite je me dis
que c’est une autre de ses passions
que j’ai, comme je l’ai pu,
prise en charge – et je pense, réflexion faite, que
dans tous les cas c’est vraiment ça
depuis qu’elle est morte
la façon dont j’aime les choses
que j’aime le plus, gardant mes distances,
en ayant un peu peur,
y croyant mais toujours à la dérobée,
comme je crois à l’existence de Dieu.



Le remorqueur qui passe
sans bruit (doubles vitrages
à ma chambre d'hôtel)
alors que le soleil obliquement triomphe
sur je ne sais plus quel fleuve - la mare
gelée qui se couvre
de patineurs joyeux
dans la lumière nacrée du crépuscule -
aux dépens de qui, je me demande,
ou mieux de combien, quel contrepoids
d'humiliations et de douleurs
sera-t-il nécessaire pour équilibrer
la perfection de deux instants
devant la cour des comptes de l'horreur?
Mais aucun remords, je vois, qui vaille
pour enlever leur splendeur à ces images



C’est, dans une coulée de ruines,
avec toutes ces taches couleur sépia ou rouille
dans les rues et sur les murs,
incroyablement encore l’enfance.
Encore pour combien de temps ? Qui sait.
Peut-être jusqu’au moment où les choses
qu’il est impossible de croire
ou qu’il vaut mieux faire semblant d’ignorer
se transformeront d’un coup
en choses qu’il faut savoir même en rêve
et même les simples noms
de la vie que nous avons sous les yeux
depuis que pour la première fois
nous nous sommes rendu compte de la vie,
le champ derrière la maison, le four
où l’on met à réchauffer le pain,
deviendront des trappes d’angoisse,
des foyers de terreur.
(2002)

Barlumi di storia, Mondadori 2002



Je les reverrai, ils me reverront, peut-être eux
déjà se revoient-ils
là où le gravier s’ouvre en croissant
et à l’heure du va-et-vient des hirondelles
peuvent-ils avoir à l’œil
les circonvolutions de la joie
en espérant qu’elle arrive, en espérant
qu’elle n’arrive pas, que pour toujours
elle reste loin juste ce qu’il faut, elle, oui,
qui jamais ne s’arrête, immortelle
– mais à quel âge l’un l’autre, ressemblant
à laquelle des images que le temps
a gravées au fur et à mesure, de chacun
dans la mémoire de chacun ?
Le voilà, le thriller de l’éternité...

Ultimi versi, Garzanti 2006


Traduit par Jean-Charles Vegliante



TRADUCTIONS


G. Raboni, Toutes les troisièmes pensées, «Arpa» 65, Février 1998, traduit par R. Farina, pp. 50-54 (5 sonnets extraits de Ogni terzo pensiero).

G. Raboni, Au livre de l’esprit, traduit par Ph. Jaccottet & texte italien, préface de B. Simeone, La Dogana, Genève 2001.

G. Raboni, Petite suite fluviale, «Po&sie», 109 (2004: 30 ans de poésie italienne), pp. 237-39, traduit par M. Rueff).

G. Raboni, À prix de sang. Poèmes 1953-1987, traduit de l’italien et préfacé par B. Simeone, Gallimard, Paris 2005.

G. Raboni, Poèmes, «le nouveau recueil», 75 juin-août 2005, pp. 45-62 traduit par J.-C. Vegliante.